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Jean-Marc Governatori, Corinne Lepage, Bernard Ginisty, Thierry Thouvenot
Compte rendu
Par Dominique Frey
Il me semble que le bilan de ces Rencontres pourrait se résumer à cette phrase d'un des participants au terme de la semaine : « Je ne pensais pas que la situation était aussi grave, mais je ne savais pas non plus que les initiatives pour y remédier étaient aussi nombreuses. »
Malgré la demande, faite par le groupe, de ne pas sombrer dans le catastrophisme, il a été difficile aux intervenants de ne pas évoquer le bilan alarmant d'une industrialisation forcenée, d'un développement imposé à partir d'un modèle unique, d'un capitalisme considéré comme une fin en soi.
Et il y a en effet de quoi frémir. Si certains parlaient, il y a peu encore, d'un devoir vis-à-vis des générations futures, la question posée aujourd'hui est plutôt celle du monde que nous allons laisser à nos propres enfants. Nous pouvons dorénavant mettre des visages chers sur ceux qui auront à souffrir de notre incurie : les échéances se rapprochent.
Évoqués de multiples façons selon les expériences et le secteur d'activités de chacun, les trois termes-titres de ces Rencontres pourraient se résumer ainsi :
- L'économie a perdu son sens d'outil régulant les échanges pour le bien des hommes et est devenue une machine au service de la croissance économique (considérée comme illimitée sur une planète pourtant finie), croissance elle-même au service de la spéculation financière qui profite à un nombre de plus en plus réduit de personnes de plus en plus riches, au détriment de l'énorme majorité.
- L'écologie, condition même de la survie de la planète et de tous les êtres vivants, fait l'objet encore d'enjeux politiques, de calculs de prise de pouvoir, de déclarations d'intention politiquement correctes non suivies de réalisation, et d'échanges irresponsables de droits à polluer.
- La spiritualité, et les traditions par lesquelles elle s'exprime, est soupçonnée de priver l'homme de sa liberté de penser, de l'assujettir et non de le libérer.
En économie, avec le risque réel d'explosion de l'énorme bulle financière mondiale ; en écologie, avec l'évidence du calcul de l'empreinte écologique des pays dits développés ; en spiritualité, avec la perte du sens qui affecte nos sociétés et la violence qu'elle suscite, tous les voyants sont au rouge. Pourtant nous continuons, dans notre grande majorité, à vivre comme si de rien n'était.
Un exemple m'a particulièrement frappée, qui illustre à lui seul, à la fois la confluence des trois thèmes de ces Rencontres et la gravité de la situation. La société Monsanto, non contente d'avoir produit et commercialisé des OGM sans savoir l'impact réel de ceux-ci sur la santé, non contente d'avoir inventé et commercialisé le gène Terminator empêchant la plante de produire des graines fertiles, a mis aujourd'hui au point la graine ne pouvant plus germer seule mais au prix d'un épandage chimique. Au-delà des gains escomptés rapportés par la prise en otage du monde agricole (aspect économique), au-delà des dangers potentiels pour la survie alimentaire du monde si de tels gènes se transmettaient à l'ensemble des plantes (aspect écologique), comment ne pas voir le désir de remplacer l'intelligence autorégulatrice de la Vie, génératrice de l'abondance et du maintien du vivant, par une maîtrise artificielle et risquée, guerre ouverte contre le principe même de Vie, menée par quelques-uns contre la majorité (aspect spirituel) ?
Tout est lié, relié subtilement, en étroite interdépendance. Si la spiritualité – et beaucoup lui auront préféré, dans les termes, lors de ces Rencontres, les modalités par lesquelles elle s'exprime : éthique, solidarité, partage, respect, don, générosité – n'est pas la toile de fond des consciences agissantes, les sociétés humaines mettent en route des systèmes qui exacerbent les désirs égoïstes et la lutte acharnée des uns contre les autres pour l'avoir au détriment de l'être et de la Vie elle-même.
Les Rencontres auront permis de mettre en évidence cette interdépendance.
Elles auront aussi eu le mérite de souligner que sans changement de paradigme radical – qui remettrait l'homme au centre du projet humain en place de l'argent – rien ne saurait changer en profondeur. Il s'agit d'aller vers une rupture avec l'ancien mode de penser et d'agir, pour une innovation radicale de notre mode de vivre ensemble. Après tout, on n'a pas découvert l'électricité en cherchant à améliorer la bougie !
Un des grands bénéfices de ces Rencontres aura été également dans le poids des témoignages. Beaucoup sont déjà en marche, philosophes, chercheurs, économistes, banquiers, entrepreneurs, scientifiques, membres d'associations : nous sommes dans une effervescence, un véritable laboratoire d'innovations dont nous ne soupçonnions pas l'ampleur et la créativité tant les médias officiels ne s'en font pas l'écho.
Un mélange de lucidité et de sérénité habite ceux qui entreprennent aujourd'hui de façon différente, mélange contagieux, générateur d'une grande envie d'œuvrer soi-même, de changer quelque chose, de retrouver le goût et le sens de sa responsabilité individuelle dans l'ensemble – une façon personnelle de s'approprier le slogan connu : « penser globalement, agir localement ».
Si le pessimisme ou la tristesse devant le gâchis évoqué a parfois saisi les uns et les autres au détour d'un témoignage, d'un film, d'une conversation, l'ensemble des participants n'est pas reparti sur un sentiment négatif. Bien au contraire, il me semble qu'une prise de conscience s'est faite, celle de l'importance de se mettre soi-même en mouvement, dans son domaine d'action ou de prédilection, alliée à la certitude que d'autres étaient aussi à l'œuvre là où nous étions nous-mêmes encore impuissants.
Comme l'a dit l'un des intervenants, tout ne se joue pas dans la sphère du visible et du quantifiable : « Faisons notre possible, Dieu fera l'impossible. »
Dans le partage général qui clôtura la semaine, beaucoup de participants exprimèrent le désir de se revoir pour continuer la réflexion et se soutenir dans des actions. Nous publions ci-contre la proposition particulièrement structurée d'un participant qui fut passionné par les Rencontres.

Partage final
Prochaines étapes
Proposition de Gérard Mital
Je résumerai ainsi ce qui m'a le plus touché au cours de ce magnifique séminaire et qui me motive le plus pour participer à un groupe de réflexions et de propositions sur les prochaines étapes : j'ai senti monter au fil des jours une conscience collective et un consensus, qui se sont révélés le vendredi et le samedi, et que Alain Chevillat a bien résumé vendredi soir. Voici comment je le formule :
1. La gravité de la situation est telle que le foisonnement des actions des entrepreneurs sociaux, des ONG, de la société civile, si admirables et indispensables soient-ils, ne suffiront pas à créer un avenir souhaitable pour nos enfants (interventions Pelt, Baratier, Pfeiffer, etc.).
2. Il faut une « vision d'un nouveau paradigme », centrée sur l'homme, où l'économie est au service de tous les êtres, dans des valeurs d'équité, de solidarité, de retour aux économies locales d'échanges et de dons, où nous pouvons tous vivre sobrement avec une seule planète (interventions P. Rahbi, Plassard, P. Viveret, etc). *
3. Mais il reste à trouver les étapes pratiques (les expériences réussies) à partir de nos réalités (intervention de tous les hommes et femmes d'action porteurs de projets : Rachel, Maïté, Claire, Ardelaine, Liliane, Thouvenot WWF, E. Laville).
La société n'est pas un immeuble que l'on rase pour faire du neuf, c'est une vieille tapisserie, mille fois reprisée. Il faut une claire « vision du nouveau paradigme » comme objectif, puis il faut bien avancer par étapes et réformes réalistes. De nouvelles actions, de nouveaux projets qui ne seraient pas consensuels, compris et voulus par les « sites » (Hassan Zaoual) ne peuvent être que de nouveaux « cauchemars » et de nouveaux « projectiles ».
4. Ma touche personnelle serait que l'urgence des problèmes exige une réflexion sur les acteurs les plus à même de changer les choses vite et bien, et sur les leviers les plus puissants pour faire bouger ces acteurs dans le bon sens :
a) accélération de la prise de conscience des enjeux planétaires et des solutions,
b) mobilisation des religions pour inventer ensemble une vision, une conscience planétaire moderne qui transcende leurs vieux dogmes et leurs vieilles oppositions,
c) conscience d'Électeur pour peser sur tous les gouvernements beaucoup trop « natiocentriques », pour les rendre « mondiocentriques » et dépasser les archaïques clivages partisans,
d) conscience de consommateurs pour renforcer le poids des ONG et des associations de consommateurs,
e) conscience d'actionnaires-épargnants pour peser sur les marchés financiers et les entreprises,
f) conscience de parents pour peser sur la formation citoyenne des enfants.
Prochaines étapes proposées :
I. Sujets
1) Gravité et aggravations : quelques-uns parmi nous pourraient se partager une « veille » Internet, presse et TV des informations importantes sur une série de sujets graves (pauvreté, ruine des systèmes sociaux, pollutions, réchauffement, forêts tropicales, pêches et océans, etc.).
2) Réalisme des nouveaux paradigmes
Il serait intéressant de s'adjoindre quelques spécialistes des domaines sur lesquels portent les paradigmes qui nous ont été présentés afin d'en creuser le réalisme, le futurisme ou l'utopie, avec P. Rahbi, Plassard, Viveret (agriculture, alimentation, economie, education, santé, etc.).
Il y a au moins deux sujets qui doivent faire l'objet d'approfondissements particuliers :
- La décroissance des productions consommant des ressources rares est inévitable. Mais ne pouvons nous nous développer et croître dans des productions et des échanges de biens et de services non consommateurs de ressources rares et trouver des technologies très économes de ressources (nanotechnologies…) ? C'est tout le problème d'un paradigme moderne et sobre, permettant de tous vivre bien sur la même planète.
- Comment aider les pauvres à sortir de la misère et vivre tous avec notre seule planète: quel transfert de richesses et de revenus est nécessaire de la part des pays aisés. Comment le rendre supportable et accepté ?
3) Etapes pratiques / expériences réussies
Nous pouvons partager avec le réseau « Terre du Ciel » et « Graines de changement » une veille internet et médias des expériences les plus intéressantes pour avancer vers le paradigme.
4) Leviers les plus forts pour réaliser les changements
- conscience d'electeur
- conscience de consommateur
- conscience d'actionnaire
- conscience de parents.
II. Modalités de travail
Peut-être pouvons-nous défricher un certain nombre de choses par échanges e-mail :
- qui est volontaire pour ce travail ?
- sujets retenus ?
puis une mise en commun des sujets, une répartition des rôles,
Ensuite, chacun avance dans son domaine et échange par mail ?
Rencontres à organiser avec Rahbi, Plassard, Viveret pour creuser les Utopies, et visite d'expériences intéressantes avec « Graines de Changement » ?
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